Parfois il faut admettre qu’on est loin d’avoir tout compris d’un livre, et tout de même y voir une oeuvre hors du commun, un geste irréfutable auquel il faudra revenir maintes fois pour en percer les mystères et en ressentir l’inépuisable force. Ainsi de cette incroyable bande dessinee de Viken Berberian et Yann Kebbi, dont le travail graphique violent, expressionniste, les traits tour a tour rageurs et délicats, sautent au visage comme un tigre affame. ll est question d’Erevan, et a travers elle de bien d’autres villes du Caucase, détruites par la guerre, verolees par la corruption, soumises aux volontés délirantes d’oligarques voraces qui font leur miel financier de leur destruction et de leur reconstruction. Des villes où la mémoire des lieux est confisquée au peuple, un vol qui symbolise a lui seul toute la misère dans laquelle on le maintient, jouet d’une histoire faite par les armees et les révolutions, plombe par les cultes de la personnalité et qui jamais ne doit s’opposer a la captation de la richesse d’un pays par quèlques vautours: « Le changement n’est pas facile, maîs regardez le bon côte des choses. Vous allez bientôt emménager dans un plus grand appartement. » Et ainsi, en annihilant la memoire et l’habitat, la societe avance a marche forcée vers le règne du beton sans humains. BOOKS– Philippe Marczewski, www.livreauxtresors.be